Iran – États-Unis – Israël : aux racines d’une rivalité qui traverse les décennies

Les tensions entre l’Iran, les États-Unis et Israël donnent l’impression d’un conflit récent. Mais pour Aboubacar Sidiki Zerbo, analyste politique et enseignant d’université, « tout commence en 1979 ». Un demi-siècle de rivalités souterraines, de guerres par procuration et de crises diplomatiques qui ont finalement basculé en février 2026 dans un affrontement militaire direct, depuis la Révolution islamique après la Guerre des Douze jours de juin 2025.

1979, le basculement historique

Avant 1979, l’Iran du Shah Mohammed Reza Pahlavi est un allié stratégique des États-Unis au Moyen-Orient. Le pays se modernise rapidement, s’ouvre aux influences occidentales et se positionne comme une puissance régionale en devenir.

« Le Shah était un monarque dur (…) mais l’Iran était un État moderne, en quelque sorte laïque », rappelle l’analyste.

Mais cette modernisation s’accompagne d’un pouvoir autoritaire. La contestation sociale et politique grandit. Elle débouche sur la Révolution islamique de 1979, qui renverse le Shah et met fin à des décennies d’alliance avec Washington.
L’arrivée de l’ayatollah Ruhollah Khomeini marque un tournant radical. L’Iran devient une République islamique, fondée sur des principes religieux stricts et en rupture totale avec l’influence occidentale
Très vite, les relations avec les États-Unis se dégradent. L’événement qui cristallise cette rupture reste la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran.

« Les Iraniens ont pris en otage des diplomates américains… ça a renforcé l’animosité entre les États-Unis et l’Iran. »

Le 4 novembre 1979, quelque 400 étudiants islamistes prennent d’assaut le bâtiment diplomatique et retiennent 52 diplomates et civils américains. Khomeini, qui surnomme les États-Unis le « Grand Satan », cautionne publiquement l’opération.
Pendant 444 jours, cette crise choque l’opinion internationale et installe une méfiance durable, presque irréversible entre les deux pays. Elle pose les bases des tensions qui persistent jusqu’à aujourd’hui.

Un rejet d’Israël enraciné dans l’histoire

Depuis la Révolution islamique, l’Iran ne reconnaît pas l’État d’Israël. Une rupture nette avec la période du Shah, durant laquelle Téhéran entretenait des relations discrètes mais réelles avec l’État hébreu.
Avec Khomeini, la doctrine change profondément. Israël est désormais perçu comme un État illégitime qualifié d’ « entité sioniste » opposé aux intérêts du monde musulman.
Cette position s’inscrit dans un contexte historique plus large : la création d’Israël en 1948, les guerres israélo-arabes successives, et surtout la question palestinienne, restée sans solution durable depuis plus de sept décennies.

« La haine d’Israël vient surtout du martyre des Palestiniens, ressenti par les Iraniens. »

Pour Aboubacar Sidiki Zerbo, cette hostilité dépasse la seule dimension religieuse. Elle est d’abord politique et stratégique. L’Iran se positionne comme un acteur majeur du soutien à la cause palestinienne, face à Israël et à ses alliés occidentaux. Ce rôle lui confère une légitimité dans le monde arabo-musulman, bien au-delà de ses frontières.

« Si un État palestinien reconnu voyait le jour, il y aurait un amoindrissement de cette tension. »

Une hypothèse qui reste, pour l’heure, incertaine. Car sur le terrain, la question palestinienne continue d’alimenter les frustrations, et de nourrir les rivalités régionales.

Alliances et guerre indirecte

Dans cette rivalité, l’Iran ne se confronte pas toujours directement à ses adversaires. Il s’appuie sur un réseau d’alliés et de groupes armés pour défendre ses intérêts à distance. « L’ennemi de mon ennemi est mon ami. »
Cette logique résume ce que les spécialistes appellent la guerre par procuration : un État soutient des acteurs non étatiques financièrement, militairement ou politiquement pour défendre ses intérêts sans s’exposer directement.
Le Hezbollah au Liban et le Hamas à Gaza s’inscrivent dans cette dynamique. Ces groupes, chacun avec leur agenda propre, bénéficient d’un soutien iranien à différents niveaux. Ce soutien permet à Téhéran d’étendre son influence bien au-delà de ses frontières.

« L’ennemi de mon ennemi est mon ami », insiste Sidiki Zerbo pour expliquer ces rapprochements.

Le Liban, Gaza, la Syrie et le Yémen sont ainsi devenus des théâtres d’affrontements indirects. Les Houthis yéménites, alliés à l’Iran, ont eux aussi rejoint cette logique régionale en ciblant des intérêts liés à Israël ou à ses soutiens.
Résultat : les lignes classiques de la guerre s’effacent. Il n’y a plus seulement des États face à face, mais une multitude d’acteurs interconnectés, dans un jeu d’influences que Téhéran a patiemment construit sur plusieurs décennies.

Le nucléaire, entre peur, stratégie et confrontation ouverte

Le programme nucléaire iranien est aujourd’hui au cœur des tensions entre Téhéran, Washington et Tel-Aviv. Mais derrière ce dossier technique, se jouent en réalité des enjeux de sécurité, de puissance et de méfiance accumulée depuis des décennies.

« Israël a une doctrine : empêcher tout pays de la région d’avoir la bombe atomique. »

Pour l’État hébreu, un Iran nucléaire représente une menace existentielle. Cette conviction guide sa politique depuis des années, et a justifié une série d’actions assassinats de scientifiques, cyberattaques, et finalement frappes militaires.
En 2015, un accord historique avait semblé ouvrir une voie diplomatique. Le JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action ou Plan d’action global commun) réunit l’Iran, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et l’Allemagne). L’accord plafonnait l’enrichissement d’uranium à 3,67 %, interdisait toute utilisation militaire et soumet l’Iran à des inspections renforcées de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). En échange, les sanctions économiques étaient progressivement levées.
« On avait trouvé un accord… mais il a été rouvert, et les tensions ont repris. »
En mai 2018, Donald Trump retire unilatéralement les États-Unis du JCPOA, rétablissant des sanctions économiques sévères contre Téhéran. En réponse, l’Iran reprend progressivement l’enrichissement d’uranium au-delà des limites fixées par l’accord. L’Iran nie officiellement vouloir fabriquer l’arme nucléaire, même si les soupçons persistent.
La spirale s’enclenche alors. Et ce que beaucoup pensaient être une tension contenue bascule brutalement en février 2026 : le 28 février, le Moyen-Orient devient le théâtre des bombardements avec le déclenchement des opérations conjointes « Lion rugissant » et « Fureur épique », marquant le début officiel de la Troisième guerre du Golfe. Washington et Tel-Aviv ont justifié cette intervention massive par la nécessité de neutraliser les capacités de riposte d’un régime qu’ils jugeaient sur le point de franchir le seuil nucléaire.
Le chaos des premières frappes a été doublé d’un coup de tonnerre politique : l’annonce, le jour même, du décès du Guide suprême Ali Khamenei. Si les causes exactes de sa mort font encore l’objet de spéculations, cet événement a laissé un vide de pouvoir immédiat au moment où le pays subissait son agression la plus violente depuis des décennies.
La réponse de Téhéran ne s’est pas fait attendre. Sous le nom de code « Promesse honnête 4 », les Gardiens de la Révolution ont répliqué par des salves massives de missiles balistiques et de drones. Pour la première fois, le conflit s’est étendu bien au-delà des frontières iraniennes, ciblant non seulement le territoire israélien, mais aussi les bases américaines stationnées en Irak, au Koweït et en Arabie saoudite, embrasant l’ensemble de la zone.
Cette escalade n’est pas née du néant. Elle fait suite à la « Guerre des Douze Jours » de juin 2025, un conflit éclair qui n’avait laissé qu’un calme de façade. Aujourd’hui, après plus d’un mois de combats intensifs, le président Donald Trump affiche un optimisme prudent, évoquant une fin des hostilités d’ici quelques semaines.
Pourtant, sur le terrain, au 2 avril 2026, la réalité est plus sombre. Alors que Téhéran continue de faire pleuvoir des missiles sur Israël, la communauté internationale retient son souffle. Le dénouement de cette confrontation, qui redessine la géopolitique mondiale, semble encore loin d’être écrit.
Pour Sidiki Zerbo, réduire la crise au seul nucléaire serait une erreur d’analyse :

« Cette guerre a des intentions inavouées et des agendas cachés. »

Derrière la question atomique, il y a une lutte plus large pour l’influence régionale.
Les États-Unis veulent contenir un Iran perçu comme une puissance montante.
Israël cherche à préserver sa sécurité stratégique.
Et l’Iran, lui, défend son droit à la souveraineté technologique et énergétique.

Une rivalité qui dépasse les frontières

Le face-à-face entre l’Iran, les États-Unis et Israël ne se joue pas uniquement entre ces trois puissances. Il s’étend bien au-delà, à travers une série de crises régionales qui s’entrecroisent depuis plusieurs décennies.
« Les États-Unis attaquent l’Iran, mais souvent de manière indirecte. »
Sanctions économiques, pressions diplomatiques, opérations clandestines, cyberattaques : pendant longtemps, les formes d’affrontement ont évité le choc frontal tout en maintenant une tension permanente. Les événements de février 2026 ont brisé cette retenue.
La Syrie, le Liban, Gaza et le Yémen demeurent des terrains d’expression de cette rivalité. L’Iran s’était appuyé pendant des années sur le régime de Bachar al-Assad en Syrie, qui lui servait de corridor terrestre vers le Hezbollah libanais. Mais ce régime s’est effondré fin 2024, recomposant les équilibres dans un pays toujours instable.

« Les conflits entre Israël et la Palestine sont plus anciens que la rivalité avec l’Iran. »

L’Iran s’est inséré dans des crises déjà existantes, en y projetant ses intérêts. À Gaza, à travers le Hamas. Au Liban, à travers le Hezbollah. Dans chaque cas, des tensions locales aux répercussions régionales, voire mondiales.

L’Afrique, spectatrice prudente

À des milliers de kilomètres du Proche-Orient, l’Afrique observe cette crise avec distance.

« L’Afrique est spectatrice… elle n’a pas un grand poids dans cette guerre. »

Pour Sidiki Zerbo, le continent reste en marge des décisions stratégiques. Mais il n’est pas totalement à l’abri des conséquences.
La première inquiétude est économique. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite une part importante du pétrole mondial, constitue un point névralgique. Toute perturbation dans cette zone peut entraîner une hausse des prix du carburant.
« Le détroit d’Ormuz peut influencer le prix du pétrole. »
Une situation qui affecterait directement les économies africaines, fortement dépendantes des importations d’énergie.
Sur le plan sécuritaire, des évolutions sont également à noter. Face aux conditions imposées par certains partenaires traditionnels, plusieurs États africains diversifient leurs alliances, notamment dans le domaine militaire.

« L’Iran est devenu une alternative pour certains États, notamment dans les drones. »

Téhéran s’impose progressivement comme un acteur dans le domaine des technologies militaires, en particulier les drones, devenus des outils clés des conflits modernes.
Sans être au cœur du conflit, l’Afrique évolue ainsi dans un environnement international en recomposition. Entre prudence diplomatique, dépendance économique et diversification des partenariats, le continent avance avec mesure, conscient des équilibres fragiles qui se jouent à l’échelle mondiale.

Silence diplomatique et stratégie

Face à la montée des tensions au Moyen-Orient, plusieurs pays, dont le Burkina Faso, adoptent une posture prudente.

« C’est le jeu de la prudence… beaucoup de pays se taisent », note Sidiki Zerbo.

Cette réserve diplomatique n’est pas un signe de faiblesse. C’est une stratégie réfléchie dans un contexte international incertain.
Selon l’analyste, ce silence permet de conserver une marge de manœuvre et d’éviter de prendre des positions susceptibles d’impliquer ces pays dans un conflit dont les enjeux dépassent largement le Proche-Orient.
Vers une escalade mondiale ?
Malgré les tensions et la rhétorique belliqueuse, le risque d’une guerre globale reste limité.

« Les grandes puissances savent ce qu’est la guerre… elles ne veulent pas revivre ça », explique Sidiki Zerbo, rappelant les traumatismes des conflits mondiaux.

Les nations qui ont connu les conflits mondiaux mesurent avec soin les coûts humains et économiques d’un engagement total. Pourtant, chaque frappe, chaque riposte, chaque escalade rétrécit l’espace pour la diplomatie. La confrontation directe entre Israël, les États-Unis et l’Iran a montré que ce qui semblait impensable peut devenir réalité en quelques heures.

Une leçon pour l’Afrique

Au-delà du conflit immédiat, l’analyste tire une leçon politique et stratégique pour l’Afrique.

« L’Afrique doit prendre son destin en main », affirme-t-il.

L’exemple de l’Iran, capable de tenir tête à des adversaires puissants, illustre l’importance de la préparation et de l’autonomie nationale.

« L’Iran s’est préparé, sachant qu’un jour il serait attaqué. Les Africains devraient s’inspirer de cette vision stratégique pour renforcer leur souveraineté et leur sécurité », poursuit-il.

Cette réflexion s’inscrit dans un contexte où le continent subit encore les conséquences d’un déséquilibre historique, économique et technologique face aux grandes puissances.
La capacité à anticiper, se préparer et défendre ses intérêts devient une condition essentielle pour ne pas rester spectateur des dynamiques internationales.

Une guerre aux multiples visages

La crise iranienne ne peut être réduite à une seule cause ni au nucléaire, ni à la religion, ni à la seule question palestinienne.

« C’est une combinaison de tensions… mais aussi une guerre d’arrogance », résume Sidiki Zerbo.

Selon lui, les États-Unis cherchent à empêcher l’Iran de devenir une puissance indépendante et autonome dans la région en utilisant la pression économique, les sanctions et, désormais, la force militaire directe pour maintenir leur influence.
Ce conflit oppose des visions de puissance et de contrôle géopolitique, avec des répercussions qui, même indirectes, interpellent le reste du monde. L’Afrique y compris. Car dans un monde où les équilibres bougent vite, ne pas avoir de stratégie, c’est déjà choisir son camp par défaut.

Eugène KAM